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Extraits

Passages d’Ungern : Le Dossier — des voix sur le Baron, et le Baron par lui-même.

  1. Au début de la guerre avec le Japon, presque enfant, il quitte l'école et s'enrôle comme volontaire dans un régiment d'infanterie. Blessé à maintes reprises, décoré, il revient, après la guerre, en Russie où ses parents le font entrer dans une école militaire. À grand-peine, il passe ses examens d'officier. Aspirant aux aventures, se sentant dépaysé dans le service régulier, il repart pour la Sibérie et s'engage dans un régiment de Cosaques. Il n'y reste pas longtemps. Ayant le vin mauvais, il cherche chicane à l'un de ses camarades et le frappe. Cela lui vaut un coup de sabre sur le crâne, blessure dont il se ressentit toute sa vie. Voulant retourner en Russie, il se décide à faire le trajet de Vladivostok à Kharbine à cheval. Il quitte son régiment, se met en selle, siffle son chien et part, un fusil de chasse à la main, couchant à la belle étoile, il met une année entière pour arriver à Kharbine. Là, il apprend que la guerre entre les Chinois et les Mongols vient d'éclater. Il remonte à cheval, pénètre en Mongolie, offre ses services. Et le voilà, à vingt-six ans, chef de toute la cavalerie mongole.

    Au début de la guerre mondiale, il rentre en Russie, prend grade comme sous-lieutenant dans le régiment de Nertchinsk où, dès les premiers jours, il se distingue par sa bravoure. Blessé à maintes reprises, décoré de la croix de Saint-Georges (la récompense suprême du soldat), il est, au bout de l'année, capitaine en premier et chef d'escadron.

    Petit, blond, malingre, avec de longues moustaches roussâtres, il possède une santé de fer et une énergie farouche ; la guerre est son élément. Il n'est pas un officier au sens ordinaire du mot ; il ne connaît rien du règlement, fait fi de la discipline, ignore les éléments de la bienséance et du décorum. C'est un véritable héros de romans de Mayne-Reid. Débraillé, sale, il dort sur le plancher parmi ses Cosaques, mange à la gamelle. Élevé dans un milieu civilisé, il paraît un homme affranchi de toute culture extérieure. Je m'efforçai en vain d'éveiller en lui la conscience de la nécessité d'adopter pour le moins l'aspect extérieur d'un officier. Des contrastes singuliers se rencontraient en lui : un esprit original, perspicace et, en même temps, un manque étonnant de culture, un horizon borné à l'extrême, une timidité sauvage, une furie sans frein, une prodigalité sans bornes et un manque de besoins exceptionnel.

  2. Descendants des Huns d'Attila, mes ancêtres guerriers prirent part à toutes les guerres européennes. On les vit aux Croisades : un Ungern fut tué sous les murs de Jérusalem, où il combattait dans les troupes de Richard Cœur de Lion. La tragique Croisade des enfants, elle-même, fut marquée par la mort de Raoul Ungern, à l'âge de onze ans.

    Quand, au douzième siècle, les plus hardis guerriers du pays furent envoyés sur les frontières orientales de l'Empire germanique pour combattre les Slaves, mon ancêtre Arthur était avec eux : c'était le baron Halsa von Ungern-Sternberg. Ces chevaliers des marches-frontières formèrent l'Ordre teutonique des chevaliers-moines qui, par le fer et le feu, imposèrent le christianisme parmi les populations païennes : Lituaniens, Estoniens, Livoniens et Slaves. Depuis lors, l'Ordre des chevaliers teutoniques a toujours compté parmi ses chevaliers des représentants de notre famille. Quand l'Ordre teutonique disparut à Grunwald, sous les coups des troupes polonaises et lituaniennes, deux barons von Ungern-Sternberg furent tués dans la bataille.

    Au cours du seizième et du dix-septième siècle, plusieurs barons Ungern-Sternberg eurent leurs châteaux en Livonie et en Estonie. Maintes légendes rapportent leurs exploits : Heinrich von Ungern-Sternberg, qu'on appelait La Hache, était chevalier errant. Les tournois de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie connaissaient sa renommée et sa lance, qui remplissaient de terreur le cœur de ses adversaires. Il tomba à Cadix sous l'épée d'un chevalier qui lui fendit le crâne. Le baron Raoul von Ungern-Sternberg était un chevalier-brigand qui sévissait entre Riga et Reval. Le baron Pierre von Ungern-Sternberg avait son château dans l'île de Dago, en pleine mer Baltique, où il tenait à sa merci les marins marchands grâce à ses exploits de corsaire.

    Au commencement du dix-huitième siècle, un fameux baron, Wilhelm von Ungern-Sternberg, fut connu sous le nom de frère de satan à cause de ses talents d'alchimiste. Mon propre grand-père devint corsaire dans l'océan Indien, imposant son tribut aux vaisseaux anglais marchands et échappant toujours à leurs navires de guerre. Finalement capturé, il fut livré au consul russe qui le fit condamner à la déportation en Transbaïkalie.

  3. Du point de vue de la morale, il n'est pas défendable. Même, il est incompréhensible. En effet, il viole la loi, il tue, il sème la vengeance et la mort. Mais aussi il dicte la loi, il traque et écrase le crime, il établit l'ordre partout. C'est un assassin. C'est un justicier. Dans le rang, il eût mérité la corde. Au sommet, il est pur, il distribue d'une main ferme la récompense et le châtiment. C'est un monstre à deux faces. Comme nous tous, peut-être. En tous les cas, comme Dieu.

    À peu près personne ne l'a vu. Ni ses détracteurs ni ses apologistes. C'est au nom de la morale que tous l'attaquent, ou le défendent. Tâche aisée pour les premiers. Moins pour les autres. Mais c'est que la morale est plus étroite que la vie. Et moins complexe. Et ne traînant pas comme elle, dans sa contexture tragique, les sublimes antinomies dont l'opposition continue fait la substance du héros et qui interdisent au héros d'être plus et moins qu'un homme.

  4. Le mal qui vint sur Terre pour éradiquer le principe divin dans l'âme humaine, doit être enlevé avec sa racine. Ne pas mettre d'obstacles à la rage du peuple contre des serviteurs des doctrines rouges. Se rappeler que le peuple se pose aujourd'hui la question « être ou ne pas être ». Aux commandants plénipotentiaires exécutant la punition de criminels — se rappeler la nécessité d'éradiquer le mal jusqu'à la fin et se rappeler toujours que la justice est dans le jugement ferme.

  5. Sur l'herbe couchée, la ville gisait, plus qu'à demi-rasée, balayée par les vents. Daouria, où, dans le chaos de la guerre civile, régna d'une main de fer Roman von Ungern-Sternberg, aristocrate balte de lignée teutonique, général russe Blanc marié à une princesse chinoise, seigneur chamaniste, ascète sanguinaire que les Asiates vénéraient comme la réincarnation de Gengis Khan, moine-soldat qui rêvait d'une Grande Mongolie, du lac Baïkal au Tibet et de la Mandchourie au Turkestan oriental, gueux famélique traqué par les Bolcheviks jusqu'aux portes de Novossibirsk, où il fut fusillé, abandonné de tous, et de Satan lui-même.

    Daouria, où les chevaux mongols de celui dont on craignait jusqu'au nom soulevaient la poussière, près de la voie ferrée où, dans des relents de poudre, rugissaient les trains blindés de l'Ataman Semionov. Daouria, ville écrasée pour avoir osé défier l'ogre rouge. Daouria, ville maudite, où je posai mon sac, en ce jour gris de Pâques.

Ungern : Le Dossier.

Archives inédites, présentations, témoignages.

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