Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg naquit en 1886 à Graz, au sein d'une famille aristocratique germano-balte dont la lignée remontait aux ordres de chevalerie qui, au temps des croisades, avaient taillé des seigneuries féodales sur les rivages de la Baltique. Bien que né dans l'Empire austro-hongrois, il fut élevé en Estonie — alors province de l'Empire russe — au milieu d'une noblesse germanophone qui avait depuis longtemps lié son destin à celui des Romanov.
Dès son plus jeune âge, il fut façonné pour la guerre. Formé dans les académies militaires impériales, il entra dans la cavalerie du tsar, héritant à la fois des privilèges et des codes rigides de sa caste. Les témoignages de ses camarades officiers décrivent un homme au tempérament farouche et à l'orgueil inflexible. Il se battit en duel, se querella fréquemment et fut, à un moment, menacé de cour martiale pour avoir agressé un supérieur. Une bravoure téméraire et une instabilité explosive coexistaient en lui sans la moindre contradiction.
Guerre, Révolution et conviction
La Première Guerre mondiale l'endurcit davantage encore. Servant sur le front de l'Est, il assista à la lente désagrégation de l'armée impériale et à la diffusion corrosive des idées révolutionnaires. Lorsque les révolutions de 1917 mirent à bas la monarchie, Ungern ne connut ni hésitation ni doute : il choisit la défiance. À ses yeux, la chute du tsar n'était pas seulement un effondrement politique, mais une rupture dans l'ordre naturel et sacré du monde.
Il rejetait la démocratie comme une faiblesse et le socialisme comme une forme de nihilisme. Son monarchisme n'était ni tactique ni opportuniste : il était absolu. Selon lui, l'autorité descendait d'en haut, investie d'un mandat divin, et le bouleversement provoqué par le bolchevisme menaçait de dissoudre la civilisation elle-même. À mesure que la guerre civile russe s'intensifiait, il s'imposa comme l'une des figures les plus radicales du camp antibolchevique, animé par la certitude que la restauration ne pouvait s'opérer par le compromis, mais exigeait une purification.
La Division de cavalerie asiatique
Dans les immensités de la Sibérie et de la Transbaïkalie, où l'autorité centrale s'était morcelée en commandements rivaux et en alliances mouvantes, Ungern-Sternberg assembla une troupe à l'image même de cette frontière instable. Sa Division de cavalerie asiatique réunissait cosaques, Bouriates, Mongols, ainsi que de plus petits détachements chinois et divers. C'était une armée polyglotte, forgée dans le chaos.
La discipline y était d'une sévérité extrême. Les châtiments, rapides et souvent brutaux. Les contemporains évoquent des flagellations, des exécutions sommaires et une application implacable de l'obéissance. À certains, il apparaissait comme un ascète charismatique, indifférent au confort et animé d'une volonté implacable. À d'autres, il semblait erratique et dangereux, un chef dont l'intensité confinait au fanatisme.
La Mongolie et la restauration du Bogdo Khan
En 1920, la Mongolie-Extérieure tomba sous l'occupation de la République chinoise, qui limita sévèrement l'autonomie jusque-là exercée sous le Bogdo Khan, souverain théocratique du pays. Ungern-Sternberg se présenta alors comme le libérateur de la souveraineté mongole et le défenseur de l'autorité traditionnelle.
Au début de 1921, à l'issue d'une campagne résolue contre la garnison chinoise, ses forces s'emparèrent d'Ourga. Le Bogdo Khan fut rétabli sur son trône et les structures de l'ancien ordre furent solennellement restaurées. En réalité, toutefois, le pouvoir effectif était ailleurs : Ungern régnait de fait, exerçant l'autorité militaire au nom d'une restauration monarchique.
Son régime se distingua par la répression. Bolcheviks présumés, opposants politiques et diverses minorités furent arrêtés et exécutés. La violence antisémite, déjà présente au sein de certains courants du mouvement blanc, trouva sous son commandement une expression brutale. Pour ses partisans, il était le défenseur de la foi et de la hiérarchie ; pour ses détracteurs — et pour l'historiographie soviétique ultérieure — il devint l'incarnation même de la terreur réactionnaire.
Dans son imaginaire, la Mongolie était plus qu'un refuge : elle devait devenir une base arrière pour une nouvelle offensive contre le pouvoir soviétique, un point de départ à partir duquel la monarchie pourrait de nouveau s'élancer vers la Sibérie.
Chute et exécution
Mais le cours général de la guerre avait tourné. En 1921, l'Armée rouge, agissant de concert avec les forces révolutionnaires mongoles dirigées par des figures telles que Damdin Sükhbaatar, pénétra dans la région. Éreintées par les combats et minées par des divisions internes, les troupes d'Ungern ne purent soutenir la résistance.
Les témoignages signalent une dissidence croissante dans ses rangs. La confiance dans son commandement s'effrita, et une partie de ses hommes se retourna contre lui. En août 1921, il fut capturé.
Transféré à Novonikolaevsk, il fut traduit devant un tribunal public organisé par les autorités soviétiques. Le procès mit en avant ses origines aristocratiques, son idéologie monarchiste et les violences associées à sa campagne mongole. Le 15 septembre 1921, il fut fusillé.
Postérité et regard historique
La vie d'Ungern-Sternberg s'est déroulée sur la ligne de fracture entre empire et révolution. Il fut à la fois un vestige de l'ancien monde et un improvisateur dans un univers privé de structures stables. L'historiographie soviétique le fixa dans la mémoire collective sous le surnom de « baron fou », symbole de la brutalité contre-révolutionnaire et de l'arrogance aristocratique étrangère. Des travaux plus récents ont cherché à démêler la légende des faits établis, reconnaissant à la fois la violence de son régime et les conditions chaotiques de la frontière dans laquelle il opérait.
Sa défaite marqua également un tournant décisif pour la Mongolie. La révolution de 1921, soutenue par les Soviétiques, réorienta durablement la trajectoire politique du pays et conduisit, à terme, à l'instauration de la République populaire mongole. En ce sens, l'intervention spectaculaire d'Ungern précéda et accéléra des transformations qui allaient arrimer la Mongolie à la sphère soviétique pour des décennies.
Roman von Ungern-Sternberg demeure l'une des figures les plus énigmatiques de la guerre civile russe : un officier de cavalerie qui tenta de ressusciter la monarchie à une époque qui l'avait déjà reléguée à l'histoire, et dont le bref règne sur la steppe eurasienne brilla d'un éclat violent avant d'être éteint par l'avancée implacable d'un ordre nouveau.