Il y a, dans Ungern, des scènes qui valent à elles seules tout un roman.

L'une des plus frappantes raconte l'histoire d'un sous-officier rouge capturé par les hommes du Baron. Sur lui, on retrouve une carte du parti. En temps normal, le verdict devrait être immédiat. Mais ceux qui l'ont vu à l'œuvre plaident pour lui : l'homme n'est peut-être pas un fanatique, seulement un soldat happé par la guerre civile. Il faut alors le présenter à Ungern. Et chacun sait ce que cela peut vouloir dire.

Le prisonnier comprend qu'il joue sa vie en quelques secondes. Pourtant, au lieu de s'effondrer, il se prépare. Il remet de l'ordre à sa tenue, graisse ses cheveux, cire ses bottes, ajuste sa casquette et s'avance vers la tente « pour la vie ou la mort ». La formule est dans le livre, et toute la scène tient dans cette marche. On voit presque l'homme retenir son souffle avant d'entrer.

Puis tout bascule. Ungern l'interroge longuement, sèchement, sévèrement. Mais quand il apprend que le prisonnier est un ancien sous-officier du service impérial, il tranche d'un mot : non seulement il l'épargne, mais il le réintègre et lui promet l'avancement s'il sert bien. Cinq minutes plus tard, l'ancien captif arrache ses bandages et coud déjà ses nouveaux galons.

C'est ce genre d'épisode qui rend ce recueil si captivant. On n'y découvre pas seulement la légende noire d'Ungern, mais l'imprévisibilité d'un homme capable, dans la même guerre, d'inspirer la peur absolue et une étrange forme de loyauté. À travers ces témoignages, le Baron cesse d'être une silhouette historique : il redevient une présence.