Parmi les pages les plus frappantes de Ungern, il y a parfois moins une bataille qu'une scène suspendue à quelques secondes.

Dans l'un des témoignages, on découvre un sous-officier rouge capturé par les hommes d'Ungern. Le détail qui change tout : on retrouve sur lui une carte du parti. Dans cet univers de guerre civile, cela suffit normalement à le condamner. Pourtant, ceux qui l'ont vu combattre savent que l'affaire est plus trouble : il aurait été enrôlé de force, puis contraint d'adhérer pour protéger sa famille. Le problème, c'est qu'il faut maintenant l'expliquer au Baron lui-même.

La scène devient presque théâtrale. On prépare l'homme comme pour sa dernière comparution. Il se remet en ordre, graisse ses cheveux, cire ses bottes, ajuste sa casquette et avance vers la tente d'Ungern avec cette idée simple en tête : il marche peut-être vers la vie, peut-être vers la mort. Tout tient dans cette entrée. Tout tient dans quelques mots, dans une voix assez ferme pour faire son rapport, dans la manière de se présenter devant un chef dont chacun redoute les colères.

C'est là que le livre devient captivant : il ne montre pas seulement la légende noire d'Ungern, il montre aussi l'incertitude humaine qui règne autour de lui. Chez cet homme réputé impitoyable, une décision ne tombe jamais comme une abstraction historique ; elle tombe sur un visage, une voix, une seconde de silence. Et c'est précisément ce genre de scène qui donne à ce recueil sa force : on ne lit pas un mythe de loin, on le voit agir à hauteur d'homme.