Figure depuis longtemps auréolée d'une fascination tenace, le baron Roman von Ungern-Sternberg se prête mal aux simplifications hâtives. L'ouvrage que lui consacre Paul Serey ne se contente pourtant pas d'ajouter une biographie de plus à une bibliographie déjà fournie : il élargit considérablement la perspective et s'impose d'emblée comme une entreprise d'une ampleur singulière. Pour la première fois en langue française, le lecteur a accès à un corpus remarquablement riche de textes, de témoignages et de documents, réunis en un ensemble cohérent. Laurent Schang le souligne avec justesse dans sa préface : jamais encore un travail d'une telle exhaustivité n'avait été consacré à Ungern. De son côté, Paul Serey présente ce volume comme l'aboutissement de quinze années de recherches patientes, nourries d'archives, de correspondances inédites et de récits directs. L'ambition est manifeste : offrir l'ouvrage de référence sur Ungern et sur sa Division asiatique de cavalerie.

Il faut dire que le personnage semble appeler, presque provoquer, une telle démesure. Aristocrate balte devenu officier blanc, condottiere mystique, perçu par certains en Asie comme une réincarnation de Gengis Khan, Ungern surgit de l'histoire comme une apparition quasi mythologique. Le livre en restitue toute la trajectoire vertigineuse : la domination exercée sur la Daourie, l'entrée triomphale à Ourga, le rêve délirant d'une Grande Mongolie s'étendant du lac Baïkal jusqu'aux confins du Tibet, puis l'effondrement progressif dans une fuite en avant désespérée. Certaines images, d'une force presque visuelle, s'imposent durablement à l'esprit du lecteur : Ungern revêtu d'une robe jaune sous son manteau d'officier impérial, quittant Ourga à la tête de sa cavalerie ; le projet chimérique d'une marche vers le Tibet ; enfin la trahison, le procès et la fusillade, scène terminale qui le fait basculer définitivement dans la légende.

La puissance de l'ouvrage tient précisément à cette alchimie singulière : la guerre civile russe y croise la fièvre anticommuniste, la violence des affrontements se mêle à une mystique asiatique profondément intériorisée, tandis que le mythe se nourrit de témoignages directs, parfois crus, toujours éclairants. Comme le suggère Laurent Schang, rien ici n'est édulcoré ni soumis à un récit lissé. Ungern apparaît dans toute sa complexité dérangeante : ses obsessions, ses contradictions, sa brutalité, mais aussi sa chute irréversible. Surtout, il est donné à voir à travers les regards multiples de ceux qui l'ont suivi, servi, affronté ou simplement approché, conférant au portrait une densité rare.

Pour le lecteur intéressé par l'histoire russe, la contre-révolution, les armées blanches ou les grandes figures maudites du XXᵉ siècle, ce livre s'impose comme un jalon essentiel. Bien davantage qu'un simple ouvrage historique, il offre une plongée dans une épopée sombre, violente et fascinante, où l'histoire et la légende s'entremêlent jusqu'à devenir indissociables. À ce titre, il est appelé à s'établir durablement comme le grand livre français de référence consacré au baron Ungern.